
1. Préface de Kurt Bodenmüller, ancien Directeur de la Fondation Gen Suisse
Les milieux scientifiques des USA annoncèrent au début des années 70 qu'ils avaient gagné la lutte contre les microbes. On s'est rarement trompé à ce point. En effet, les bacilles, virus et autres germes pathogènes font encore chaque année des millions de victimes. Néanmoins, la conviction que seuls les vaccins ont le potentiel d'éradiquer les microbes sur toute la planète n'a pas été ébranlée depuis les 30 dernières années.
Des trayeuses de vaches à l'origine de la découverte
Les débuts de
la vaccination remontent à plus de 200 ans. Un médecin de campagne, Edward
Jenner, avait observé en 1796 que les trayeuses de vaches étaient souvent
immunisées contre la variole, maladie alors très répandue; leur peau restait
intacte et lisse. Il émit l'hypothèse que ces jeunes filles avaient eu la
vaccine (ou variole des vaches), une forme bénigne de la maladie. Pour vérifier
son hypothèse, le médecin inocula la vaccine à un garçon de huit ans, James
Phipps. L'expérience s'avéra concluante et l'enfant fut dès lors immunisé contre
les germes de la variole humaine.
Le principe de la vaccination n'a pas changé depuis lors; en revanche, la technique a sensiblement évolué. De nos jours, les successeurs de Jenner disposent d'un outil très efficace, le génie génétique. Le vaccin de l'hépatite B, par exemple, est fabriqué par génie génétique. Les vaccins de la première génération étaient encore produits à partir de germes provenant du sang de donneurs, mais la méthode n'était pas sans danger puisqu'elle ne permettait pas d'éviter la transmission d'autres virus, tel le VIH par exemple. Des levures génétiquement modifiées permettent aujourd'hui de produire le vaccin sans risque et à un prix avantageux. En Suisse, 15 vaccins recombinants contre l'hépatite B et le choléra sont homologués.
Le génie génétique stimule le développement des vaccins
Le génie
génétique joue un rôle dans la production des vaccins mais aussi dans leur
développement. Connaissant aujourd'hui le génome de nombreux germes pathogènes,
il nous est possible d'identifier systématiquement les nouveaux points d'attaque
des vaccins. Un vaccin contre le paludisme fait actuellement l'objet de
recherches intensives. Ce vaccin à multicomposants doit protéger le système
immunitaire de multiples manières contre l'agent de la malaria.
Le génie génétique est en outre à l'origine d'une nouvelle génération de vaccins: les vaccins à ADN. Le germe n'est plus utilisé sous forme atténuée, on administre seulement des fragments spécifiques de son matériel génétique. Après intégration de ces informations génétiques, les cellules du corps se mettent à fabriquer les protéines de ce germe, déclenchant ainsi une réponse immunitaire. Le grand avantage de ces vaccins est qu'ils ne doivent pas être conservés au frais, ce qui est utile dans les pays en développement. De plus, les vaccins à ADN ne présentent aucun risque d'infection vu qu'ils ne contiennent pas d'impuretés problématiques.
A l'heure actuelle, 75 vaccins ? recombinants ou traditionnels ? sont en expérimentation dans de nombreux pays. Certains d'entre eux n'obtiendront pas l'autorisation de mise sur le marché, mais les autres, comme leurs prédécesseurs, sauveront d'innombrables vies humaines. L'interview suivante porte sur ce thème d'actualité. Lors de cet entretien, le professeur Urs B. Schaad réfute les fausses assertions sur la vaccination, évoque le potentiel des bananes-vaccins et explique les avantages et les inconvénients des vaccins fabriqués par génie génétique.
Kurt Bodenmüller - ancien Directeur de la Fondation Gen Suisse
La vaccination souffre de son propre succès
«Nous ne pourrons lever le scepticisme actuel sur les vaccins que par une information sincère et transparente.»
Prof. Dr med. Urs B.
Schaad
Directeur médical et chef du service de pédiatrie de l'hôpital
pédiatrique universitaire de deux Bâle (UKBB),
spécialiste pour tout ce qui
touche aux vaccins et aux maladies infectieuses chez l'enfant et l'adolescent
2. Interview avec Prof. Dr med. Urs B. Schaad, Directeur médical et chef du service de pédiatrie de l'hôpital pédiatrique universitaire de deux Bâle (UKBB), spécialiste pour tout ce qui touche aux vaccins et aux maladies infectieuses chez l'enfant et l'adolescent
La vaccination fait l'objet de critiques toujours plus vives en Suisse. Un
tiers de la population suisse est sceptique à son égard. Les taux de vaccination
complétée stagnent. Monsieur Schaad, quels sont à votre avis les raisons de
cette évolution?
La vaccination a eu ses détracteurs depuis qu'elle
existe. Quant à savoir si leur nombre a entre-temps diminué ou augmenté, je ne
saurais le dire. A l'époque où Edward Jenner a développé le premier vaccin, on
était méfiant à l'égard de cette technique, avant tout parce qu'elle était
nouvelle, ce qui n'est bien sûr plus le cas. Aujourd'hui, la critique est une
forme de rébellion contre les autorités, les lois et les règlements, contre les
prescriptions médicales.
Y a-t-il d'autres raisons?
La principale raison de cette attitude
critique à l'égard de la vaccination réside sans doute dans le fait que peu
d'entre nous connaissent la gravité des maladies contre lesquelles on vaccine
aujourd'hui, car ces maladies ont été éradiquées ou sont devenues très rares, de
même que leurs complications. Notre population trouve tout naturel que les
vaccins soient efficaces et pense qu'ils font partie des plus glorieuses
conquêtes de la médecine. Aujourd'hui, c'est la sécurité des vaccins, ou plus
précisément leurs effets secondaires, qui sont au centre de la discussion. Les
exigences relatives à la sécurité sont beaucoup plus élevées qu'autrefois, la
sécurité passe même avant l'efficacité. La vaccination souffre de son propre
succès.
La perception du risque par l'opinion s'est donc décalée au cours des
dernières décennies. Autrefois, l'utilité de la vaccination figurait au premier
plan; aujourd'hui, le risque est plus fortement pondéré.
Juste. On a
tendance à pondérer plus fortement les risques que l'on ne peut pas contrôler.
Il en va de même pour les vaccinations que certains médecins très persuasifs
«imposent» à leurs patients ? pour dire les choses crûment. Dans ce cas de
figure, on accepte plus facilement de courir le risque de tomber malade dès lors
qu'il s'agit d'un risque «naturel». En revanche, on minimise les risques que
l'on croit pouvoir contrôler soi-même, par exemple lors de la conduite
automobile ou de la pratique de sports extrêmes. Le génie génétique se trouve
lui aussi confronté à ce phénomène, puisqu'on parle plus des risques que des
bénéfices. Il ne faut cependant pas oublier que la rougeole, le tétanos et
certaines infections cérébrales, pour ne citer que ces maladies, sont
considérées aujourd'hui comme des affections bénignes et que beaucoup de gens
pensent qu'elles sont guérissables. Or ce n'est pas le cas: certaines de ces
maladies ne peuvent pas être guéries, même avec les médicaments les plus
modernes, et il arrive encore qu'elles entraînent la mort.
Que peut-on faire contre le scepticisme de la population à l'égard de la
vaccination?
Je pense que certains «papes de la vaccination» ont eu une
attitude trop dogmatique par le passé. Ils ont suivi la doctrine officielle
aveuglément et sans jamais se poser de questions. Il faut que cela change: nous
ne pourrons vaincre le scepticisme ambiant que par une information claire et
sincère. Par exemple, il faut dire et redire aux parents qu'il n'existe pas de
vaccination sans effets secondaires. Il importe également de dissiper les
craintes qu'ont fait naître les résultats ? entre-temps infirmés ? de certaines
études dont les auteurs avaient même mis en garde contre la vaccination,
alléguant qu'elle serait causalement liée à l'autisme, à la sclérose en plaques
ou au diabète sucré. Toutes ces études ont été définitivement réfutées.
L'un des principaux arguments contre la vaccination est que les maladies
infantiles diminueraient le risque de développer plus tard un cancer ou un
asthme.
Ces assertions sont dénuées de tout fondement scientifique.
L'analyse approfondie des études qui en sont à l'origine n'a pas permis de les
confirmer. Mais les doutes qu'elles font naître dans l'opinion ne peuvent être
dissipés aussi vite. Un sentiment d'insécurité demeure. Qu'il me soit permis
d'adresser ici un reproche aux médias et à certaines revues scientifiques, celui
d'avoir accordé une trop large part aux effets secondaires soi-disant graves et
d'avoir omis de publier ultérieurement que les liens de causalité en question
avaient été réfutés entre-temps. Nous autres médecins devons aussi veiller à
fournir une information équilibrée.
Un autre argument contre la vaccination est que les maladies infantiles
renforcent le système immunitaire.
La vaccination provoque une réponse
immunitaire naturelle et renforce le système immunitaire tout autant que la
maladie elle-même. Cependant, il faut inoculer juste la quantité de germes que
le corps est capable de supporter afin qu'il ne contracte pas la maladie. Cet
argument perd toute sa force dès que l'on explique aux parents que la
vaccination enclenche un processus naturel. Par ailleurs, les enfants vaccinés
ont assez d'autres occasions de tomber malades et d'entraîner ainsi leur système
immunitaire à reconnaître rapidement les germes et à les combattre. Les quelques
maladies que la vaccination permet d'éviter ne pèsent pas lourd dans la balance.
L'hygiène et l'alimentation s'étant considérablement améliorées au cours
du dernier siècle, notre système immunitaire est aujourd'hui beaucoup moins
sollicité qu'il y a 100 ans. Ne faudrait-il pas le solliciter davantage? Cela ne
serait-il pas un argument contre la vaccination?
Plus un enfant est élevé
dans des conditions stériles et moins il est en contact avec des germes
infectieux, plus il sera sujet aux allergies. Plusieurs études l'ont confirmé.
Cependant, il ne faut pas en conclure que la vaccination prédispose aux
allergies. Il est important d'«exposer» l'enfant à toutes sortes de germes
pathogènes, c'est-à-dire en le laissant souvent jouer dehors, et de ne pas
stériliser tous ses aliments.
Y a-t-il de bonnes raisons de ne pas vacciner un enfant?
Oui, dans
des cas rares. Par exemple chez les enfants atteints d'une immunodéficience
congénitale ou acquise. Ou chez les enfants qui ont fait une réaction
d'hypersensibilité sévère lors de la première vaccination.
Que conseillez-vous aux parents qui se demandent s'ils doivent faire
vacciner leur enfant ou non?
Il est important d'avoir un entretien avec
eux et de leur expliquer que la vaccination n'est pas une obligation mais
seulement une recommandation. Les ultimatums ne servent à rien. Si les parents
décident de ne pas faire vacciner leur enfant, le médecin doit leur laisser le
temps de réfléchir et essayer de rester en contact avec eux.
Dans certains
cas, il est possible de modifier légèrement le programme de vaccination, par
exemple en reportant la première vaccination à plus tard. Mais ces cas ne
doivent pas être trop fréquents si l'on veut que le programme de vaccination se
déroule dans les meilleures conditions. Les concessions réitérées nuisent au
programme. Ces maladies peuvent alors se déclarer à plusieurs reprises et finir
par jeter le doute sur l'utilité du programme.
Les additifs contenus dans les vaccins, notamment le mercure et
l'aluminium, font souvent l'objet de critiques. Y a-t-il encore des vaccins
contenant ces additifs sur le marché?
Oui, il y en a encore. Néanmoins:
les vaccins actuellement recommandés pour les vaccinations de routine ne
contiennent ni mercure ni aluminium. Par ailleurs, des études récentes ont
montré que les anciens vaccins ont une teneur en mercure qui ne dépasse jamais
les valeurs pouvant présenter un risque pour la santé des enfants. Quant à
l'aluminium, il était administré autrefois par voie parentérale, ce qui
provoquait souvent des réactions indésirables au site d'injection.
Les chercheurs espèrent améliorer, à l'aide du génie génétique,
l'efficacité et l'innocuité des vaccins ? et de leurs additifs. Quel est
l'apport du génie génétique dans la production de vaccins?
Les avantages
sont évidents: 1° le faible coût de production, ce qui est un point crucial,
notamment en ce qui concerne les vaccins destinés aux pays en développement. 2°
la composition plus ciblée des vaccins, donc la possibilité de fabriquer des
vaccins à multicomposants, ce qui permet d'administrer simultanément plusieurs
vaccinations avec une seule seringue. A cela s'ajoute qu'il est plus facile de
contrôler la fabrication d'un vaccin recombinant que celle d'un vaccin
traditionnel. Les vaccins produits par génie génétique ont encore un bel avenir
devant eux.
Quels sont les inconvénients de ces vaccins?
Le fait que l'on ne
connaisse pas encore dans tous leurs détails les effets à long terme des vaccins
fabriqués par génie génétique crée un certain malaise. Il serait sans doute
judicieux de contrôler les effets des vaccins sur de longues périodes avant de
réorganiser toute la production. Je suis persuadé que cette proposition relève
plutôt de la théorie. Mais tant que des études à long terme n'auront pas été
menées, les sceptiques ne cesseront de nous le faire remarquer. Nous avons
besoin de bases scientifiquement fondées.
Quel pourrait être le problème des vaccins fabriqués par génie
génétique?
Les détracteurs craignent que l'ADN viral puisse s'intégrer au
matériel génétique humain. En outre, il est théoriquement imaginable que les
gènes de vaccins vivants puissent s'introduire dans d'autres germes de
l'organisme et leur conférer des propriétés inattendues. Fort peu probable, mais
pas totalement exclu.
Le génie génétique pourrait être également mis à contribution pour créer
des aliments qui ne serviraient pas qu'à apaiser la faim mais constitueraient en
même temps une protection vaccinale contre la rougeole. Où en est-on dans le
développement de ces aliments?
L'idée est élégante: modifier un bananier
par génie génétique afin qu'il produise des fragments de virus antirougeole
capables de déclencher une réponse immunitaire dans l'organisme. Solution très
séduisante ? notamment en ce qui concerne le prix et la simplicité d'emploi.
Notez que les travaux de développement n'en sont qu'à leurs débuts; cependant,
les premières expériences animales se sont avérées concluantes. Toutefois,
l'acceptation par la population pourrait être problématique.
Faites-vous allusion au scepticisme de la population à l'égard des
aliments modifiés par génie génétique?
Exact! Dans la situation actuelle,
les plantes de ce genre auraient beaucoup de mal à s'imposer en Suisse. D'un
autre côté, l'utilité des bananes-vaccins antirougeole est plus évidente que
celle du maïs transgénique résistant à la pyrale.
La commercialisation des aliments-vaccins n'est pas pour demain. Il en va
de même pour le vaccin contre le sida. A ce propos, peut-on encore caresser
l'espoir d'assister à sa mise sur le marché
Il n'est pas tout à fait
exclu que l'on ne réussisse jamais à développer un vaccin contre le sida, mais
il est encore beaucoup trop tôt pour abandonner la partie. Les recherches
intensives se poursuivent dans le monde entier. Tout récemment, un groupe de
chercheurs lausannois a obtenu des résultats positifs. Il faudra bien sûr
attendre encore cinq à dix ans avant que le vaccin ne soit prêt. Un vaccin
contre le sida est une nécessité impérative, mais le monde a aussi besoin d'une
protection efficace contre la malaria et la tuberculose, car ce sont elles les
grandes tueuses.
Le génie génétique peut-il nous aider à combattre un autre germe dangereux
? le virus de la grippe
Je vois ici un gros potentiel. Mais il faut
d'abord en finir avec le vaccin antigrippal adapté tous les ans aux nouvelles
souches virales en circulation. Grâce aux informations que l'on possède sur le
génome des virus grippaux, on espère déceler, dans le matériel génétique viral,
des fragments qui se trouvent dans tous les germes de la grippe et qui ne se
modifient pas chaque année. Le vaccin serait alors efficace contre tous les
virus de la grippe, ce qui nous permettrait évidemment de mieux maîtriser cette
maladie.
Pour terminer, jetons un regard vers l'avenir. Certaines maladies qui
étaient considérées comme éradiquées réapparaissent soudain. Peut-on s'attendre
à une renaissance de la recherche sur les vaccins
Le problème réside dans
le marché des vaccins. Les fabricants devront finalement se demander si, compte
tenu du prix auquel ils sont obligés de vendre leurs vaccins, notamment ceux
destinés aux pays en développement, la recherche peut tout de même être
effectuée. Il faut bien admettre que cette situation ne les encourage guère à
développer de nouveaux vaccins. Après tout, ces entreprises vivent des recettes
de la vente de leurs produits. Il est vrai que certaines fondations, comme la
«Bill & Melinda Gates Foundation», donnent de l'espoir en soutenant la
recherche et le développement à coups de centaines de millions. La collaboration
entre ces institutions «à vocation sociale», les pays en développement et
l'industrie joue un rôle très important.
Sommes-nous suffisamment armés contre de nouvelles épidémies telles que le
SRAS, la grippe aviaire et le virus du Nil occidental ou contre l'éventualité
d'une épidémie de grippe mondiale
L'épidémie de SRAS a montré que les
scientifiques sont aujourd'hui capables de réagir beaucoup plus promptement et
efficacement aux nouveaux agents pathogènes. Le génie génétique est à l'origine
de cette évolution. Avec son aide, il est possible d'analyser l'information
génétique de l'agent pathogène et de découvrir éventuellement son talon
d'Achille.
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dernière changement: 2009-03-05 17:25:56